Des lois abolissant la traite ? Une illusion.

Quand la traite atlantique des Africains a-t-elle exactement cessé ? Si l’on en croit la plupart des livres d’histoire, elle aurait cessé lorsque les lois l’abolissant furent votées.

L’Angleterre et les États-Unis y ont renoncé dès 1807.

Les nations européennes s’étaient engagées à mettre la question de l’abolition à l’ordre du jour du congrès de Vienne.

Le 29 mars 1815, dès le début des Cent Jours, Napoléon signa un décret d’abolition de la traite. La seule motivation de cette décision, prise sur un coup de colère, et qui n’avait aucune portée juridique (une loi étant nécessaire), c’était de punir les ports négriers français, tous ardents royalistes, qui s’étaient réjouis de la chute du dictateur en 1814, laquelle avait mis fin au blocus maritime de l’Angleterre. Pour Napoléon, Nantes, Bordeaux, la Rochelle, étaient des villes ingrates, qui avaient oublié qu’elle lui devaient le rétablissement de l’esclavage et de la traite en 1802, et qui à présent se ralliaient aux Bourbons.

Ce décret n’eut absolument aucun effet dans un contexte où la navigation était à cette époque impossible du fait de la reprise de la guerre, et donc du blocus. Napoléon, vaincu à Waterloo, ayant abdiqué le 21 juin 1815 et s’étant rendu aux Anglais quelques jours plus tard, il ne fut jamais appliqué et la traite repartit de plus belle l’été 1815.

La traite ne fut officiellement abolie par la France de Louis XVIII que le 15 avril 1818. Curieusement, deux autres lois iront dans le même sens : celles du 25 avril 1827 et du 22 février 1831, ce qui démontre assez que la première était de pure forme.

Ainsi, Charles Boitel, le secrétaire du gouverneur de la Martinique, déclare dans son ouvrage, publié en 1832, Quelques mois de l’existence d’un fonctionnaire public aux colonies de la Guadeloupe et de la Martinique, avoir vu à Nantes, en décembre 1828, alors qu’il embarquait pour rejoindre son poste, de nombreux bateaux négriers, tant au quai de la Fosse, qu’au mouillage entre Nantes et Paimboeuf. Il atteste que trois de ces navires étaient prêts à appareiller pour aller chercher leur cargaison humaine en Afrique.

Boitel est scandalisé et cherche à s’informer.

« On m’apprit que le commissaire préposé aux armements à Nantes était l’excellent ami des créoles et le fonctionnaire très apprécié des armateurs; il avait nom Clémencier et son obligeance était parfaite; on attribuait au texte même des instructions de la Marine la facilité avec laquelle on parvenait à en éluder les dispositions. Tout semblait concourir à encourager la continuation de la traite, que l’on disait protégée par des notabilités de Nantes et d’autres hommes puissants dans le gouvernement de l’État. »

Quel était le sens des lois d’abolition françaises ?

Le transport d’esclaves par voie maritime sur des bâtiments battant pavillon français était interdit. Cela signifiait concrètement qu’un bâtiment français se livrant au transport d’esclaves pourrait être contrôlé par un navire de guerre français dans les eaux internationales, par les autorités françaises dans un port français. Il pouvait l’être, en outre, par une autorité étrangère dans une zone maritime étrangère ou un port étranger, à condition, bien entendu, que ce pays ait aboli la traite (l’Angleterre et ses dépendances, les États-Unis).

Si un bateau négrier se faisait prendre, seule une amende était encourue.

Le commerce des esclaves n’était nullement interdit. Les esclavagistes des colonies pouvaient continuer à vendre des esclaves et, bien entendu, à en acheter sans qu’il soit nécessaire de se préoccuper de leur provenance.

En fait, comme le rapporte Charles Boitel, les lois interdisant la traite et les règlements permettant d’appliquer ces lois, étaient rédigées de manière à pouvoir être  systématiquement contournés par ceux qui y avaient intérêt.

Autant dire que l’abolition officielle de la traite n’a jamais été suivie d’effets réels tant que l’esclavage a subsisté, et encore. Aucune politique de contrôle des navires français n’a jamais été réellement menée ni dans les eaux internationales, ni dans les ports coloniaux, encore moins dans les ports de départ où les bateaux négriers faisaient leurs préparatifs en toute tranquillité.

Le seul effet des lois d’abolition, c’est que la traite, en devenant clandestine, était effectuée dans des conditions bien plus effroyables encore qu’auparavant. Ainsi, des esclaves ont-ils effectué la traversée enfermés dans des tonneaux.

Les navires négriers français ont continué leur trafic jusqu’en 1830, et dans certains cas au moins jusqu’en 1850, deux ans après l’abolition de l’esclavage en France, 32 ans après l’abolition théorique de la traite.

Bien entendu, après 1850, des navires ont continué les colonies en « travailleurs sous contrat » qui, officiellement, n’étaient pas des esclaves.

 

 

 

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