Aimé Césaire (1913-2008)

Aimé Césaire est né à Basse-Pointe (Martinique) dans une famille qu’il est convenu de qualifier de nombreuse et de modeste, mais qui était en réalité relativement cultivée et aisée. Le grand-père de Césaire avait été instituteur (une première pour un Afro-descendant) puis professeur de lettres.

Dans ce contexte de méritocratie républicaine, le fils du contrôleur des contributions de Basse-Pointe obtient une bourse pour aller à Paris et il y arrive à l’âge de 18 ans – en pleine exposition coloniale, ce qui a dû être un choc – pour préparer le prestigieux concours de l’École normale supérieure (rue d’Ulm) au lycée Louis-le-Grand.

C’est là qu’il rencontre Léopold Sédar Senghor avec lequel se noue une amitié durable.

Après deux tentatives, Césaire est admis à l’École normale en 1935 (à la différence de Senghor qui ne fut jamais reçu). Il sera camarade de promotion des philosophes Pierre Boutang et Jean-Toussaint Desanti.  Le jeune lauréat profite de l’été pour commencer à rédiger en Dalmatie, dans une langue riche, difficile, parfois hermétique, un long poème : Le cahier d’un retour au pays natal.

Le titre de cet ouvrage et l’échec de Césaire au concours de l’agrégation -rarissime pour un normalien- semblent laisser penser que le Martiniquais ne s’est adapté ni au monde universitaire ni au microsome intellectuel parisien, trop imbibés de préjugés.

Il résumera lui-même cette partie de sa vie assez pudiquement en disant qu’une fois normalien il a commencé à écrire des poèmes et qu’il a renoncé à l’agrégation.

Il prendra conscience de sa situation, un jour qu’il traversait nonchalamment une place de Paris, en étant traité par un automobiliste de « petit nègre », ce à quoi il aurait répondu : « Le petit nègre t’emmerde ».

Pendant sa scolarité rue d’Ulm, Césaire, qu’on peut imaginer sinon révolté, du moins nostalgique et consterné par le racisme qui règne à Paris, replié sur lui-même peut-être, en un mot malheureux, fréquente chez Paulette Nardal, une Martiniquaise qui reçoit régulièrement des jeunes gens originaires de ce qu’on appelle alors les « colonies », avec l’idée de lancer, avec ce groupe d’intellectuels africains, afro-antillais et guyanais déracinés, pour combattre l’idéologie coloniale, un mouvement littéraire fondé sur la valorisation de l' »identité nègre ».

Durant ce séjour parisien, Césaire retrouve son ami Léon-Gontran Damas.

À la différence de ses amis, Césaire ne hante pas les lieux à la mode comme le Bal nègre ou les cabarets de Pigalle.

Il fonde, avec les étudiants du petit groupe qui s’est ainsi constitué, un journal, L’étudiant noir, dans les colonnes duquel apparaît l’idée de négritude.

Après sa licence, Césaire soutient pour son diplôme d’études supérieures (depuis master) un mémoire sur le thème du Sud dans la littérature afro-américaine, un sujet qu’on peut imaginer audacieux en 1938, pour ne pas dire provocateur, l’idée d’une littérature afro-américaine dans un contexte de racisme virulent (et de ségrégation outre Atlantique) étant alors problématique.

Césaire rentre chez lui en 1939, après avoir épousé une étudiante martiniquaise. Ils obtiennent tous deux un poste au lycée Schoelcher où lui-même a été élève.

Réagissant contre la médiocrité intellectuelle en vogue en Martinique sous le régime de Vichy, Césaire fonde en 1941 la revue Tropique qui paraît pendant trois ans dans un contexte pourtant défavorable à la liberté d’expression.

C’est à cette époque que le surréaliste André Breton, de passage en Martinique, découvre par hasard Le cahier d’un retour au pays natal et s' »étonne » qu’un Afro-descendant manie aussi bien la langue française. Pendant quelques temps, Césaire, bien qu’il soit atypique, sera estampillé « surréaliste ».

Césaire, ne s’engage pas, comme son élève Fanon, ou son ami Damas, dans les Forces françaises libres.

En 1945, rallié aux communistes (il écrira même un poème à la gloire de Staline) Césaire est élu maire de Fort-de-France, entamant une longue carrière politique qui va l’envoyer siéger à Paris 35 années durant.

En 1946, Césaire propose la départementalisation des vieilles colonies, renonçant ainsi à l’indépendance, ce qui est parfois considéré comme paradoxal par certains anticolonialistes qui se veulent plus radicaux.

D’autres paradoxes son parfois soulignés : Césaire n’aurait jamais écrit en créole, une langue à laquelle il aurait pu donner ses lettres de noblesses, ne se serait guère intéressé à l’histoire de l’esclavage et – rumeur non vérifiée – ne serait jamais allé en Guadeloupe.

En 1947, Césaire crée avec Alioune Diop la revue Présence africaine. En 1950 paraît son essai majeur Le discours sur le colonialisme. Ceux qui minimisent le racisme et le colonialisme ne lui pardonneront jamais d’avoir comparé le colonialisme et le racisme au nazisme.

En 1956, Césaire quitte le parti communiste et va fonder le parti progressif martiniquais, favorable à l’autonomie.

Maire de Fort-de-France jusqu’en 2001, chef politique et spirituel incontesté de la Martinique, Césaire, après avoir été longtemps traité en pestiféré par la république gaulliste, bénéficie, au soir de sa vie, d’un prestige quasi-pontifical qui suscitera, jusqu’à sa mort, un défilé ininterrompu et bien souvent ridicule, de politiques de tous bords auquel il se prête avec un humour qui échappe souvent à ses visiteurs.

Il est convenu, à Paris – surtout dans les milieux conservateurs – de résumer Césaire au mot de négritude dont il aurait été le « chantre ».

L’idée de négritude – qui a sans doute plus de sens d’un point de vue littéraire que d’un point de vue philosophique, politique ou scientifique – correspond à un moment de l’histoire de Césaire.

Il serait réducteur d’enfermer Césaire dans un mot dont on peut d’ailleurs se demander s’il est de nature à réduire les préjugés, même si Césaire a bien précisé que ce n’était pas une affaire de couleur de peau (Discours sur la négritude).

Plus que la négritude, l’histoire retiendra le parcours politique exceptionnel, l’engagement anticolonialiste magistralement exprimé dans le Discours et, sur un autre plan, qui n’aurait peut-être pas valu la même notoriété à Césaire s’il n’avait été un politique, un cheminement poétique et dramatique d’une rare exigence qui fait de lui  ce qu’il voulait être : un grand auteur français.

 

 

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1 Contribution

  1. Ilus dit :

    Aimé Césaire, Senghor, Léon-Gontran Damas : des monuments incontournables. Non seulement ils sont les apôtres de notre identité mais aussi les porte-étendards d´une langue dont ils ont rehaussé le niveau, la beauté, la richesse expressive. Ils ont donné à la langue française, dans leurs poèmes, une dimension nouvelle. L´Afrique et la France leur doivent beaucoup.

    Kaisa Ilunga.

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