Commémoration esclavage 10 mai 2018

Commémoration esclavage 10 mai 2018

Claude Ribbe et l’association des Amis du général Dumas ont donné à la journée nationale du 10 mai 2018, consacrée aux mémoires des la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, un caractère exceptionnel, en renforçant de manière significative les manifestations traditionnelles du matin à Villers-Cotterêts et du soir à  Paris.

Ces deux moments avaient été placés sous le haut patronage de M. Emmanuel Macron, président de la République.

Pour se rendre à Villers-Cotterêts, deux doubles cars de 90 passagers avaient été mis gracieusement à la disposition des participants, à partir de Paris.

La manifestation de Villers-Cotterêts, pour sa cinquième édition, s’est déroulée dans la cour d’honneur du château royal, là où le général Dumas avait été accueilli par la population le 15 août 1789 et où avait été signé par François 1er, 250 ans plus tôt (10-20 août 1539) le célèbre édit de Villers-Cotterêts, imposant la langue français dans les actes officiels.

IMG_7025Devant une assistance de plus de 300 invités, en présence du Préfet de l’Aisne, et de nombreux élus, dont Antoine Lefèvre, sénateur de l’Aisne, Olivier Serva, député de la Guadeloupe et président du groupe outre-mer de l’Assemblée nationale, Jacques Krabal, député de l’Aisne, Dominique Moyse, conseiller régional, Alexandre de Montesquiou, président de la communauté de communes du pays de Retz, (et apparenté à D’Artagnan), Claude Ribbe a posé solennellement les bases d’une implantation à Villers-Cotterêts de tout ou partie du futur centre Dumas consacré à l’histoire et à la culture de l’Afrique et de l’outre-mer, ainsi qu’à la francophonie, dont il défendait le principe depuis plusieurs années déjà et auquel le Président de la République vient d’apporter officiellement « tout son soutien ».

IMG_7268Rassemblant près d’un millier de participants, la seconde partie de la commémoration, toujours sous le haut patronage présidentiel, s’est déroulée à Paris, place du général-Catroux, pour la 10e année consécutive, en présence de nombreux élus et personnalités, dont Jacques Toubon, défenseur de droits.

Après les traditionnels tambours et lambis, la journée s’est terminée avec un concert de Bantunani.

Le film de la journée :

Les allocutions de Claude Ribbe

10 mai 2018 commemoration abolition esclavage 325à Villers-Cotterêts :

« C’est avec un grand plaisir et une certaine émotion que je vous accueille ce matin dans la cour de ce bâtiment prestigieux afin de commémorer, pour la cinquième année consécutive sous l’égide des amis du général Dumas, une association que je préside depuis sa création, en 2006, la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions.

La première fois que je suis venu à Villers-Cotterêts, c’était il y a 16 ans. Le Président de la République de l’époque, Jacques Chirac, avait alors décidé de transférer la dépouille d’Alexandre Dumas au Panthéon. Et il m’avait semblé indispensable qu’à cette occasion l’injustice faite au père d’Alexandre Dumas, le général Thomas-Alexandre Davy de La Pailleterie, plus connu sous son pseudonyme d’Alexandre Dumas, fût enfin réparée. J’avais donc pris la plume pour écrire une biographie particulière de cet homme exceptionnel, ce que pratiquement personne n’avait fait en France avant moi, hormis Ernest d’Hauterive, l’époux de l’arrière petite-fille du général, Jeannine Dumas. L’ouvrage, paru en 1897, concernait essentiellement la carrière militaire du général Dumas, qui est fort intéressante, mais qui ne correspond pas à ce qui nous amène précisément ici aujourd’hui. Pour la petite histoire, Ernest d’Hauterive est enterré à Villers-Cotterêts, aux côtés du général Dumas.

Ce château exceptionnel de Villers-Cotterêts, fleuron de l’architecture de la Renaissance, est dans un état de délabrement à la limite de la ruine. Cette situation est directement liée à l’histoire du général Dumas.

C’est en effet l’hostilité de Napoléon à l’égard de l’officier antillais qui a empêché ce château de figurer sur la liste des résidences impériales. Si tel avait été le cas, il aurait été entretenu et serait probablement aujourd’hui l’un des monuments les plus visités de France, à l’instar de Fontainebleau ou de la Malmaison.

Mais Napoléon, devenu empereur, venait de rétablir l’esclavage dans les colonies, dont celles qui sont aujourd’hui des départements d’outre-mer, et il avait tenté de le faire à Saint-Domingue, la colonie la plus importante de l’époque, justement celle où était né le général Dumas. Mais face à 500 000 anciens esclaves révoltés, l’armée de Napoléon, conduite par le général Leclerc, dont les restes reposent, ironie de l’histoire, à quelques kilomètres d’ici, avait été littéralement taillée en pièces. Et cette colonie révoltée avait proclamé son indépendance sous le nom d’Haïti.

Napoléon, vaincu outre mer, avait naturellement reporté sa rancune sur les officiers qui étaient issus de l’esclavage, et particulièrement sur le général Dumas. À cause de ses origines et de sa couleur de peau, à cause aussi de sa bravoure et de l’estime générale dont il était l’objet, ce qui excitait une certaine jalousie, et puis enfin parce qu’il était républicain, ce que Bonaparte avait cessé d’être.

Le général Dumas avait été un rival de Napoléon au moment de l’insurrection royaliste de Vendémiaire, en 1795. C’est lui que la Convention avait appelé à la rescousse pour sauver la République, mais l’essieu de sa vieille guimbarde avait cédé à quelques kilomètres d’ici. C’est ainsi que le général Dumas avait raté son rendez-vous avec l’histoire. Enfin arrivé à Paris, le petit officier corse qui battait le pavé, sans emploi, et qui passait par hasard avait pris sa place.

C’est pour toutes ces raisons que le général Dumas fut rayé des cadres de l’armée et assigné à résidence chez lui, à Villers-Cotterêts, en 1802. Encore eut-il la chance ne pas se retrouver plus loin, puisque le Premier consul avait décidé que les officiers « de couleur » devaient résider à une certaine distance de Paris.

La discrimination et l’injustice visant le général Dumas se reportèrent sur le château. Napoléon ordonna qu’il devienne un dépôt de mendicité où la ville de Paris enverrait ses indésirables.

Cette décision mit Villers-Cotterêts dans la misère. Depuis 1530, la ville ne vivait en effet que grâce au château qui nécessitait des emplois permanents et qui avait permis l’ouverture d’une trentaine d’auberges afin de loger les courtisans et leur suite. Il n’est pas excessif d’affirmer que la ville ne s’est jamais relevée de la décision prise par Napoléon. Et aujourd’hui que l’État a décidé de sauver ce château de la ruine, nous connaissons le prix de la décision discriminatoire prise il y a un peu plus de 200 ans : 200 millions. Nous voyons donc que le racisme a un coût pour la collectivité et qu’il peut avoir des conséquences non seulement politiques mais aussi économiques.

Mais le général Dumas n’est pas lié à ce château que par les décisions provoquées par les préjugés de Napoléon.

C’est en effet dans cette cour, à l’endroit précis où nous nous trouvons, que celui qui n’était encore que simple dragon rencontra sa future épouse, le samedi 15 août 1789.

Le lieu et la date de cette rencontre sont attestés par une lettre de cette dernière, adressée deux jours plus tard à l’une de ses amies, dont j’ai récemment donné communication au Président de la République.

Un mois après la prise de la Bastille, les Cotteréziens étaient affolés par des rumeurs de brigandage et ils avaient requis la force armée. Un détachement de dragons était donc arrivé de Laon et les portes du château, alors propriété du duc d’Orléans, futur Philippe Egalité, leur avaient été ouvertes, comme elles nous sont ouvertes aujourd’hui, pour qu’ils puissent se loger. Mais si les dragons ont bien rencontré ici la population de Villers-Cotterêts venue les accueillir, seuls les chevaux ont finalement séjourné dans les écuries du château, qui existent toujours. Car les Cotteréziens, qui n’y étaient pas obligés, ont voulu loger les dragons chez eux. Et celui qui faisait l’admiration générale sous son pseudonyme d’Alexandre Dumas a reçu l’hospitalité de Claude Labouret, l’un des aubergistes de la ville. La date de cette rencontre nous renvoie au moment le plus célèbre de l’histoire de ce château. C’était le 15 août 1789, 250 ans jour pour jour après la signature du fameux édit de Villers-Cotterêts imposant la langue française dans les actes officiels ou, si vous préférez, après l’acte fondateur de la francophonie. Le fruit de cette rencontre dans la cour de ce château, à cette date symbolique, est devenu écrivain, l’écrivain français le plus lu, le plus traduit dans le monde, le plus adapté au cinéma. Il a repris fièrement le pseudonyme de son père, Alexandre Dumas, et il l’a rendu universellement célèbre. Grâce à sa plume et à son talent, Alexandre Dumas est aussi connu que Napoléon peut l’être par ses batailles. Ce château est le sien. C’est ici qu’il a grandi. C’est ici qu’il a pris goût a l’histoire et qu’il a eu l’idée de la rendre populaire. Mais Alexandre Dumas n’a jamais oublié d’où il venait, d’où son père venait, ni ce qu’on avait fait à ses ancêtres. Dans un texte terrible, au début de son roman Ingénue, il nous décrit toute l’horreur de l’esclavage. Il le fait aussi, avec un humour grinçant dans un autre livre, Le capitaine Pamphile. De son père qu’il a à peine connu, mort dans la misère et la tristesse en 1806 dans une maison toute proche, devant laquelle il ne nous a pas été possible, cette année de nous recueillir, il nous parle longuement. Il le fait dans ses Mémoires, mais aussi dans tous ses romans, y compris les plus célèbres car, ne nous y trompons pas, D’Artagnan, c’est le général Dumas. Comme d’Artagnan, il eut d’ailleurs trois fidèles compagnons qui le suivirent dans ses campagnes. Edmond Dantès, c’est le général Dumas, vengé par la gloire de son fils écrivain.

Le château de Villers-Cotterêts, c’est donc le château de la francophonie, mais c’est aussi et c’est obligé d’être le château d’Alexandre Dumas. Et le château d’Alexandre Dumas c’est aussi et c’est obligé d’être le château du général Dumas. Le château du général Dumas, c’est aussi et c’est obligé d’être le château de toutes celles et de tous ceux qui, comme lui, naquirent légalement esclaves et qui eurent à affronter les préjugés et la discrimination. Le château du général Dumas, c’est le château de la francophonie, c’est le château d’Alexandre Dumas, mais c’est aussi et c’est obligé d’être notre château. Parce que nombre d’entre nous sont des descendants d’esclaves. Et leur présence ici dit assez que nous en sommes fiers, aussi fiers qu’Alexandre Dumas était fier de son père. C’est la raison pour laquelle, j’ai choisi de commémorer le 10 mai dans cette cour magnifique.

Pourquoi le 10 mai ? Parce que c’est une journée nationale de mémoire des traites, de l’esclavage et de leurs abolitions. L’esclavage légal a été aboli le 27 avril 1848, moyennant une indemnité pour les esclavagistes, et aucune réparation pour les esclaves que le titre de citoyen français, mais c’est le 10 mai 2001 que la Nation a enfin reconnu que cette légalisation d’une pratique épouvantable avait été un crime contre l’humanité. Le 10 mai rend hommage à cette reconnaissance. Et ceux qui ne veulent pas s’associer à cette commémoration du 10 mai refusent tout simplement de reconnaître que l’esclavage d’État, codifié, encouragé par l’argent public – celui dont nous parlons aujourd’hui, pas l’esclavage moderne qui est monstrueux, mais n’a rien de légal – fut un crime contre l’humanité. cette commémoration du 10 mai 2018 n’a rien à voir avec une demande de repentance. C’est juste une reconnaissance et le fondement de la réparation d’une injustice. Il n’y a pas de crime sans préjudice. Et dans un pays de droit, il n’y a pas de préjudice sans réparation. Il ne m’appartient pas de déterminer comment cette réparation doit se faire ni si elle doit être symbolique ou non. Mais il me semble qu’au XXIe siècle, il serait honorable que mon pays, qui a été en 2001 à la pointe de toutes les nations jadis esclavagistes en reconnaissant que l’esclavage d’État fut un crime contre l’humanité, fasse une place dans ce château à l’histoire des hommes et des femmes qui, issus de l’esclavage et de la colonisation, sont l’honneur de notre pays, comme le général Dumas, comme Alexandre Dumas, comme Alexandre Dumas fils, l’auteur de La Dame aux Camélias. Certains diront peut-être que cela n’a rien à voir avec François 1er ni la Renaissance. En sont-ils bien sûrs ? C’est à l’époque où ce château fut construit que les premiers Africains furent officiellement déportés par la France au Brésil, là où nous cherchions alors à développer une colonie, et d’où nous fûmes bientôt chassés, ce qui nous obligea à nous replier sur les Antilles, où nous sommes toujours. Nos monuments les plus admirés, construits entre la Renaissance et le milieu du XIXe siècle, ont tous quelque chose à voir avec cette autre histoire que d’aucuns préféreraient cacher sous le tapis.

Et puis, si l’esclavage a été aboli, le racisme, qui a été inventé pour cimenter cet effroyable système, se porte toujours bien.

Voilà donc où nous en sommes dans la France de ce début du XXIe siècle.

L’ignorance de l’histoire, le refus d’admettre qu’elle a été parfois odieuse, peuvent conduire à la plus extrême violence contre celles et ceux qui n’ont d’autre ambition que de rappeler les faits.

L’ignorance de l’histoire, le refus d’admettre qu’elle a été parfois odieuse, peuvent conduire aussi à la plus extrême violence contre celles et ceux qui, du seul fait de leur apparence, sont victimes de préjugés et de discriminations.

Je suis pour ma part optimiste.  Je crois à l’éducation. Mais l’éducation ne se fait pas qu’à l’école.

C’est pourquoi je développe depuis plus d’une dizaine d’années le projet d’un centre Dumas voué à la francophonie, à l’histoire, à la culture, notamment en faisant connaître la part, dans notre histoire, des grandes figures positives de l’outre-mer et de l’Afrique, autant dire des grandes figures issues de l’esclavage et de la colonisation. J’avais songé à établir ce centre Dumas place du général-Catroux, où nous nous retrouverons tout à l’heure, comme tous les ans, près du monument érigé à la mémoire du général Dumas.  Mais pourquoi ce centre Dumas ne s’installerait-il pas, en fin de compte, à Villers-Cotterêts ? N’y aurait-il pas, après tout ce que je viens de dire, une certaine légitimité à l’établir dans cet immense château, qui sera voué à la francophonie, par la décision du Président de la République ?

Certains Axonais diront peut-être que cette histoire n’est pas la leur. Qu’ils veulent bien reconnaître la gloire d’Alexandre Dumas, à la rigueur celle de son père, que j’ai contribué à tirer de l’oubli, du moment qu’on ne parle pas trop de ses origines, encore moins de l’esclavage. Peut-être diront-ils que, hormis les Dumas, les descendants d’Africains n’ont rien à voir avec un département qui se reconnaît davantage dans d’autres héros plus français, des enfants du pays, tels que La Fontaine, de Château-Thierry, Racine, de la Ferté-Milon, ou Claudel, de Villeneuve sur Fère. Claudel, Racine, La Fontaine ont toute leur place en tant qu’écrivains – c’est évident – dans ce château de la francophonie.

Il est cependant d’autres célébrités locales qu’il ne faudrait pas oublier et qui nous ramènent à notre propos : ainsi Condorcet, figure majeure de la lutte contre l’esclavage et les préjugés, né à Ribemont.

Mais il est aussi tout un pan de l’histoire de l’Aisne que beaucoup d’Axonais semblent ignorer. C’est tout près de Laon, à Notre Dame de Liesse, que, depuis le moyen âge, toute la chrétienté vient se prosterner devant une vierge noire, en souvenir, dit la légende, d’une Africaine qui aurait sauvé des croisés. Même Jeanne d’Arc s’est agenouillée devant cette madone exotique. C’est à l’école d’artillerie de La Fère que l’Africain Abraham Hanibal, le protégé du tsar Pierre 1er, l’ancêtre de Pouchkine, a obtenu son diplôme d’ingénieur militaire, après avoir combattu dans les armées françaises, c’est ici même, à Villers-Cotterêts, que séjournait le chevalier de Saint-George, lorsqu’il accompagnait le duc d’Orléans, c’est à Laon, avec son ami le général Alexandre Dumas, qu’il a formé en 1793, la Légion franche des Américains et du Midi, régiment révolutionnaire majoritairement composé d’Antillais et d’Africains, qui a glorieusement combattu contre l’envahisseur. C’est au chemin des Dames et un peu partout sur cette terre que sont tombés les tirailleurs dont le général Mangin, c’est le moins que l’on puisse dire, n’était pas avare du sang. C’est tout près d’ici qu’est tombé un administrateur colonial héroïque, Joost Van Vollenhoven, qui préféra mourir au combat plutôt que de continuer à saigner l’Afrique en y recrutant, par la force, de la chair à canon.  C’est dans ce ciel, au-dessus de nos têtes, qu’ont combattu les pilotes Eugene Bullard, Pierre Réjon et plusieurs d’autres. C’est en défendant le ciel de l’Aisne que le lieutenant observateur martiniquais Guibert Jean-Marie a donné sa vie. Son avion s’est écrasé le 2 septembre 1918, après un combat héroïque et désespéré à un contre 10, tout près d’ici, à Chavigny. C’est encore à la Fère qu’un autre descendant d’esclaves, le Guadeloupéen Elie Bloncourt, enseignait la philosophie, lui qui avait réussi l’agrégation en ayant perdu la vue. Et s’il l’avait perdue, c’était en combattant pour défendre cette terre. C’est sans doute l’une de des raisons pour lesquels les Axonais l’élurent à l’Assemblée nationale. Son neveu, Tony Bloncourt, fut l’un des premiers Français à résister à l’occupant et fut pour cette raison exécuté en mars 1942.

Toutes ces histoires, ignorées, ou occultées, font partie de l’histoire de l’Aisne et de l’histoire de France. Et l’histoire de ces héros issus de l’esclavage et de la colonisation n’est pas dissociable de la francophonie, donc de ce château.

En nous accordant, en connaissance de cause, son haut patronage pour cette cérémonie, le Président de la République m’a également accordé, le 16 mars dernier, tout son soutien et ses encouragements pour développer ce projet de centre Dumas dédié à la francophonie, mais aussi à l’histoire de l’Afrique et de l’outre-mer. Je compte sur le concours de tous les élus de l’Aisne et bien sûr sur le centre des musées nationaux, pour accompagner cette volonté présidentielle en permettant au centre Dumas de redonner vie à ce vieux château délabré.

Paris, place du général-Catroux

C’est la dixième occasion qui m’est donnée de m’exprimer ici, lors de cette journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions.

La première fois, en 2009, ce monument tant attendu venait tout juste d’être inauguré et, à partir de ce moment, il semblait évident que le symbole retenu pour représenter le général Dumas nous obligeait à célébrer ici, et pas ailleurs, la journée nationale du 10 mai. Nous avons commencé en étant peu nombreux et avec très peu de moyens : un tambour et quelques roses. Et puis, d’année en année, notre petit groupe s’est étoffé, bravant parfois le mauvais temps. Et, d’année en année, cette manifestation est devenue un rendez-vous printanier incontournable.

Les sensibilités politiques peuvent bien diverger, l’attachement des élus de la République vraiment républicains à cette cérémonie du 10 mai ne fait aucun doute. Ils y sont attachés parce qu’ils ont depuis longtemps reconnu qu’elle était légitime. Si cette cérémonie est légitime, c’est parce que ce lieu est indiscutablement devenu, au-delà de la figure exemplaire du général Dumas, né esclave, le mémorial de l’esclavage de la capitale. Il suffit de voir combien de fois la photographie en est utilisée par les médias dès lors qu’il s’agit de matérialiser l’idée abstraite d’esclavage et d’abolition. Ce monument, c’est nous qui l’avons voulu. Et ce symbole des fers, déjà ouverts et encore à ouvrir, nous nous le sommes appropriés.

Quelle affluence, aujourd’hui ! C’est le signe que cette cérémonie est désormais la manifestation du 10 mai à Paris. Le Président de la République l’a montré, en nous accordant son haut patronage, ce qu’il n’a fait pour aucun autre événement de cette journée, hormis celui que nous avons organisé ce matin dans la cour d’honneur du château de Villers-Cotterêts, à l’occasion duquel plusieurs centaines d’Ultramarins se sont déplacés pour rappeler à celles et ceux qui l’auraient oublié que cette journée est nationale et qu’elle s’impose en conséquence à tous les Français. Si la ville de Paris est depuis longtemps engagée dans les actions pour la mémoire de l’esclavage,  depuis 2001, aucun président de la République n’avait accordé son haut patronage à une association organisant une pareille cérémonie. C’est le signe que les temps changent et que la persévérance est souvent payante.

Au-delà de ce mémorial, et de la pérennité de cette manifestation, ce qui est déjà une étape importante, j’appelle de mes vœux, depuis de nombreuses années, la mise en place d’un centre Dumas qui serait destiné à mettre en valeur l’histoire, la culture des outre-mer et de l’Afrique, à travers de grandes figures consensuelles, comme celle du général Dumas, de Severiano de Heredia, ou encore du commandant Mortenol, qui sauva Paris de la destruction pendant la Grande guerre. La liste est très longue. Il ne s’agirait pas seulement de l’esclavage qui n’est une séquence dans l’histoire des Afro-descendants de France. Vous avez visité, je crois, le musée des Afro-Américains de Washington et vous comprenez parfaitement de quoi je veux parler.

La ville de Paris, de manière quasi unanime, a émis un vœu très clair dans ce sens, qui citait nommément l’association des amis du général Dumas et son action, mais aussi ce magnifique modèle américain que j’évoquais à l’instant. Ce voeu a été transmis à l’Etat le 1er octobre 2014.

Depuis, nous avons été soutenus par plus de 100 associations, notamment en 2016, lorsque nous demandions que le bâtiment de la banque de France, situé sur cette place, soit consacré à ce projet.

Mais l’État a longtemps fait la sourde oreille, en nous parlant d’une cité des outre-mer, dont on connaît bien le prix mais toujours pas le contenu, ou encore en nous renvoyant au Mémorial Acte, à 8000 kilomètres d’ici, qui est sans doute très une bonne chose, mais où tout le monde n’a pas les moyens ni l’occasion de se rendre.

Aujourd’hui, le Président de la République nous annonce la mise en place d’une fondation. Le moment est peut-être venu.

J’en veux pour preuve le fait que le Président de la République vient d’accorder à l’association des amis du général Dumas son « entier soutien et tous ses encouragements » dans la poursuite de notre projet de ce Centre Dumas « consacré à l’histoire et à la culture des outre-mer et de l’Afrique » mais aussi à la francophonie. Car la francophonie, c’est l’Afrique, c’est Haïti, donc les mémoires de l’esclavage, et l’histoire à nos outre-mer. Car nous ne pouvons nier que presque partout où l’on parle encore français dans le monde, l’esclavage colonial a laissé des traces.

Or la francophonie est aujourd’hui à l’honneur, grâce à la réhabilitation du château de Villers-Cotterêts annoncée par le Président de la République. Et, lorsqu’il parle du château de Villers-Cotterêts et de francophonie, le Président évoque tout naturellement Alexandre Dumas et son père, le général, né esclave. Nous pouvons donc supposer que ce n’est pas tout à fait par hasard.

Grâce au symbole magnifique représenté par la figure du général Dumas, nous sommes donc en mesure, de manière privilégiée, de jeter un pont entre les projets parisiens que je viens d’évoquer et le grand chantier à présent ouvert par le Président de la République à Villers-Cotterêts. Je rappelle que le château de cette ville, qui n’est pas loin de la capitale, est lié à Paris qui, pendant 200 ans, sur ordre de Napoléon, y a expédié ses indésirables. L’Empereur, par haine pour le général Dumas, figure populaire de Villers-Cotterêts, en avait fait un dépôt de mendicité de la ville de Paris pour y envoyer notamment ses vieux clochards et ses anciennes prostituées. Et voici encore quelques années, une partie du château relevait toujours du centre d’action sociale de la ville de Paris.

Il ne faut donc pas s’interdire de songer à un Centre Dumas parisien qui aurait un prolongement au château de Villers-Cotterêts, ou l’inverse. La meilleure preuve, c’est la présence de nombreux Axonais à cette cérémonie parisienne et le fait que de nombreux Parisiens étaient ce matin à Villers-Cotterêts.

Enfin, au moment où la parole raciste se libère comme jamais, il n’est pas inutile de rappeler une fois de plus que cette journée est une journée du souvenir d’une certaine forme d’esclavage. Pas l’esclavage de l’Antiquité qui n’était pas marqué par le racisme, pas le servage, qui n’est pas  l’esclavage, pas l’esclavage contemporain non plus, qui est une réalité affligeante et monstrueuse, mais qu’aucune nation, bien heureusement, n’approuve officiellement de nos jours, mais l’esclavage d’État, c’est-à-dire l’esclavage codifié, subventionné, légal, qui faisait officiellement des esclaves des choses, des biens meubles. Aujourd’hui, nous sommes ici les représentants de la France tout entière qui se lève pour dire qu’elle condamne ce passé-là, mais aussi qu’elle l’assume parce que, même s’il est très déplaisant, il fait partie de son histoire et surtout, parce qu’il convient, dans une société fraternelle, d’en effacer les séquelles.

Ces séquelles, nous les connaissons. Ce sont le racisme et les discriminations qui en découlent. Elles visent non seulement les Français originaires d’outre-mer, descendants des esclaves émancipés, devenus citoyens en 1848, mais aussi les originaires des anciennes colonies dans lesquels la France a déporté des Africains pour les asservir, et les originaires des anciennes colonies africaines dont la population a été décimée par millions, du fait de cet odieux trafic.

Celles et ceux qui sont venus aujourd’hui commémorer ce 10 mai 2018 ne demandent pas de repentance ou de repentir de qui que ce soit. La nation est une et indivisible. Ils demandent simplement qu’on les respecte et qu’on n’occulte pas une histoire particulièrement violente qui, pour beaucoup d’entre elles et d’entre eux, a marqué leur famille. Les mémoires de l’esclavage, elles sont bien là. Nous les portons en nous.

 

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