Ile d’Aix : troupes « noires », trous de mémoire…

Dès 1798, l’île d’Aix (Charente-Maritime)  servit de dépôt aux troupes « noires ». Ces troupes étaient cantonnées dans le fort de la Rade, qui existe toujours.

LOUIS DELGRÈS À L’ÎLE D’AIX EN 1798

Parmi les célébrités qui séjournèrent à l’île d’Aix : en 1798-1799 (il reçut son ordre de route officiel pour l’île d’Aix le 15 septembre 1798) l’officier Guadeloupéen Louis Delgrès qui devait, trois ans plus tard, résister jusqu’à la mort au rétablissement de l’esclavage.

fort de la rade

Le fort de la rade où séjourna Delgrès

C’est de l’île d’Aix que, lors de l’expédition de rétablissement de l’esclavage à Saint-Domingue (Haïti), partirent, sur La Vertu, les officiers antillais tels Chanlatte, Pétion, Rigaud et Villatte. Le commandant avait l’ordre secret de prendre du retard sur le reste de l’expédition : en cas de soumission de Toussaint, changement de cap: ces nègres inutilement collaborateurs devaient être déportés à Madagascar.

Après le rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802, l’arrêté consulaire secret (et ouvertement raciste) du 9 prairial an X (29 mai 1803) crée trois compagnies de « noirs » et hommes « de couleur » : l’une à Oléron, l’autre à Hyères, la troisième à l’île d’Aix. L’arrêté prévoit explicitement que, dans ces compagnies, les officiers seront « blancs ».

Il est par ailleurs attesté que plusieurs centaines de résistants furent envoyés à l’île d’Aix.
Parmi eux, au moins une centaine d’Haïtiens arrivèrent par La Vertu, La Nourrice et L’Intrépide.

Le 5 janvier 1803, Ganteaume, commandant du Mohawk, y débarque « des officiers supérieurs nègres et mulâtres ainsi que douze nègres mauvais sujets ».

 

PARMI LES « MAUVAIS SUJETS » DÉPORTÉS : DES FEMMES ET DES ENFANTS

Des documents conservés dans les archives de la Marine de Rochefort montrent par ailleurs que des civils (femmes et  enfants) furent détenus à l’île d’Aix.

Les Antillais de l’île d’Aix semblent avoir été affectés à des travaux forcés, très certainement liés à l’édification ou à la réparation de fortifications.

Les survivants furent envoyés en Italie en mars 1803. C’était le premier acte d’une opération correspondant aux vues de Napoléon qui avait décidé d’expulser de France tous les « noirs » .

Ces rescapés formèrent sous le commandement du docile Joseph Domingue dit Hercule (1761-1820) – né à Cuba et « nègre de confiance » de Napoléon – le bataillon des pionniers noirs dont le but était de servir aux fortifications et qui fut bientôt mis à la disposition du roi de Naples. Hercule commandant ce bataillon jusqu’à sa retraite en 1805.

En novembre 1806, les pionniers noirs deviennent Royal Africain.

De 1798 à 1803, le passage de centaines d’Antillais à l’île d’Aix n’a pas pu passer inaperçu. Pas la moindre trace cependant, ni dans les livres d’histoire consacrés à la petite île, ni dans les brochures distribuées aux touristes par le syndicat d’initiative.

Et pourtant le passage des déportés de la Commune, des mutins russes de La Courtine, des chefs du FLN (dont Ben Bella), y est mentionné. Et même les prêtres déportés sur les pontons de l’île par la Révolution, et décédés suite aux très mauvais traitements subis, ont droit à leur monument.

monument prêtres déportés

monument en mémoire des prêtres réfractaires
déportés pendant la Révolution

La seule évocation de l’Afrique à l’île d’Aix, outre les deux tombes  de tirailleurs sénégalais dans le carré militaire du cimetière est le sinistre « musée africain » créé par le baron Napoléon Gourgaud en 1933.

plaque tirailleur

Une tombe de tirailleur au cimetière de l’île d’Aix

 

L’arrière-petit fils de l’aide de camp de Napoléon s’était marié à la riche héritière américaine Eva Gebhart, connue pour son goût du luxe,  son sens des affaires (qui l’a conduite à développer le tourisme sur l’île d’Aix) et pour un amour immodéré de la couleur rose qui l’avait portée à faire teindre les tourterelles de son jardin.

Après avoir acheté à vil prix les plus belles demeures de la petite île et de nombreuses maisons de pêcheurs, Napoléon Gourgaud avait eu en effet eu l’idée de rendre hommage à l’Afrique d’une manière insolite : en y exposant, empaillés, les animaux par lui abattus et des objets « ethnographiques » évoquant les « indigènes », dans l’esprit de l’exposition coloniale de 1931 et en harmonie avec les tirailleurs en garnison dans l’île.

NAPOLEON

En revanche, Napoléon, l’homme qui remit en vigueur en 1802 le Code noir, l’esclavage et la traite, est, comme on s’en doute, la référence locale absolue. Place d’Austerlitz, rue Marengo, rue et hôtel Napoléon…

plaque rue Napoléon

Une des rues vouées à la glorification de Napoléon dans l’île d’Aix

Et bien sûr un musée national Napoléon, évidemment dû au couple Gourgaud-Gebhart, qualifiés de « bienfaiteurs de l’île », est financé depuis 1959 par un autre « bienfaiteur » : le ministère français de la Culture qui a à sa charge plusieurs musées napoléoniens.

musée Napoléon

Le musée napoléonien national de l’île d’Aix
financé par le ministère de la Culture

Pourtant l’épisode de l’île d’Aix n’est pas le plus glorieux de l’épopée napoléonienne : c’est à l’île d’Aix que Napoléon a attendu une semaine, en juillet 1815, avant que les Anglais ne décident ce qu’ils allaient faire de lui (d’aucuns ayant songer à le juger, anticipant la notion de crimes contre l’humanité). C’est là qu’il a signé son acte de reddition et à embarqué pour se rendre misérablement à l’ennemi qui l’a ensuite déporté – ironie de l’histoire – dans une île africaine : Saint-Hélène.

Le plus extraordinaire, c’est que nombreux, semble-t-il, sont les Afro-descendants à visiter l’île d’Aix, ignorant tout de ce qui s’y est passé…

document : le texte officiel organisant la concentration des troupes « noires » à l’île d’Aix

ARRÊTÉ DU DIRECTOIRE EXÉCUTIF,

Concernant la formation d’une compagnie de militaires noirs et de couleur des troupes des colonies.

Du 3 Prairial an VI [22 mai 1798] de la République française , une et indivisible.

Le Directoire exécutif, après avoir entendu le rapport du ministre de la marine et des colonies sur la nécessité de réunir dans un même lieu tous les miitaires noirs et de couleur des troupes des colonies qui se trouvent disséminés tant dans l’intérieur que dans les différens ports de la République; voulant de plus utiliser le zèle de ces défenseurs et leur attachement à la République,

Arrête:

 

Article premier.

 

Les militaires noirs et de couleur qui se trouvent tant dans l’intérieur que dans les différens ports de la République, se réuniront à l’île d’Aix , pour y former, dans le plus court délai , une compagnie qui sera commandée par un capitaine noir de la seconde classe, et sera composée d’un lieutenant de la seconde classe et un sous-lieutenant, d’un sergent-major, quatre sergens, un caporal-fourrier , huit caporaux, un tambour et cent fusiliers. Elle pourra néanmoins être portée à un nombre plus considérable, sans augmentation d’officiers et de sous-officiers,

 

IL L’uniforme sera, habit, gilet de drap bleu, paremens et revers pareils, culotte longue de tricot bleu; collet rouge, droit à boutons blancs, marqués d’une ancre; chapeau ordinaire, bordé d’un galon de fil noir, à cheval , de la longueur d’un pouce, la doublure de l’habit et du gilet, de serge blanche , et celle de la culotte longue, en bonne toile écrue.

 

III. Les appointemens des officiers, sous-officiers et volontaires, seront conformes à ceux des autres troupes de la République, d’après la loi du 3 floréal an V.

 

IV. Il sera donné des ordres à Paris et dans tous les ports, à tous les militaires des colonies noirs ou de couleur qui ne justifieront pas qu’ils sont atlachés à un corps, de se rendre sur-le-champ à l’île d’Aix; il leur sera en conséquence délivré des routes.,

 

V. Les officiers noirs et de couleur qui , conformément à l’article VI de l’arrêté du Directoire du 9 vendémiaire an VI, sont passés à la guerre et y sont employés à la suite des corps de ce département, ne sont point compris dans le présent arrêlé; mais tous les militaires qui n’y sont point employés, ainsi que ceux qui reviendront soit des colonies, soit des prisons d’Angleterre, seront tenus de se rendre â l’île d’Aix, pour servir dans ladite compagnie ou à la suite. Les officiers non employés ne jouiront de leur traitement de réforme qu’à compter du jour de leur arrivée à la compaguie, et auront les rations de campagne, ou 10 sous par jour pour leur en tenir lieu, conformément à l’arrêté du Directoire du 11 brumaire an V.

 

VI. Aussitôt qu’un militaire de couleur, faisant partie des troupes coloniales, débarquera n’importe dans quel port de la République, l’ordonnateur ou commissaire principal de la marine, ou autre chef d’administration, sera tenu de lui faire délivrer de suite une feuille de route par le commissaire des guerres de l’endroit, pour se rendre à l’île d’Aix. Ils ne pourront venir à Paris que sur des molifs valables, et avec un congé du ministre de la marine et des colonies.

VII. Lorsque ces officiers, sous -officiers et volontaires coloniaux seront ainsiréunis, ils seront assujélis à la discipline établie pour toutes les autres troupes de la République; ils seront aux ordres du commandant d’armes de Rochefort, et de l’ordonnateur de la marine , qui les utilisera le plus qu’il sera possible.

 

VIII. Tous les militaires noirs ou de couleur, qui sont à la suite de la demi-brigade de la marine de Rochefort, passeront dans la nouvelle compagnie, laquelle continuera de faire le service à la suite de ladite demi – brigade , et sera sous les ordres du commandant.

 

IX. Les officiers de cette compagnie ne pourront remplir les places de capitaine, lieutenant et sous lieutenant, qu’autant qu’ils auront été promus à ces grades soit par le Directoire, soit par commission de ses agens dans les colonies.

Les officiers à la suite ne jouiront pareillement de leurs traitemens de réforme,qu’autant qu’ils justifieront légalement de leurs grades.

 

X. Cette compagnie sera entièrement à la disposition du ministre de la marineet des colonies, qui pourra, dans tous Ies cas, employer ces militaires de la manière qu’il jugera convenable au bien du service.

 

XI. Cette compagnie sera commandée par le Capitaine Marin Pedre , qui proposera au ministre le choix à faire parmi les militaires noirs ou de couleur , des officiers les plus propres à remplir les places de lieutenant et sous- lieutenant, et suivant les conditions exprimées en l’article IX du présent arrêté. Il en sera de même pour les sous-officiers y qui, ainsi, que les officiers, et conformément à la loi, devront savoir lire et écrire.

XII, Il sera pourvu à la solde, aux rations, aux effets d’habillement, d’équipement, d’armement et de casernement desdits militaires, conformément aux lois et d’après les revues de l’ordonnateur delà marine à Rocheiort; et cette dépense sera prise, pour les années VI et VII , sur les fonds affectés au service des troupes de la marine.

Les ministres de la marine et de la guerre demeurent chargés, chacun pour ce qui le concerne, du présent arrêté, qui sera imprimé au Bulletin des lois.

Pour expédition conforme, signé Merlin, président;

par le Directoire exécutif , le secrétaire général, Labarde.

 

 

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Pour se rendre à l’île d’Aix : bateaux toutes les heures depuis Fouras (15 €)

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