Jean Moulin (1899-1943)

Jean Moulin, né en 1899 à Béziers, avait fait carrière dans l’administration préfectorale, ce qui lui avait valu d’être, en 1937, à 38 ans, le plus jeune préfet de France, en poste en Aveyron. En 1939, Jean Moulin avait vainement sollicité du ministère de l’Intérieur son incorporation dans l’armée active pour combattre les nazis. Il venait d’être envoyé à Chartres comme préfet de l’Eure-et-Loir.

Le 17 juin 1940, au moment de l’invasion allemande, Jean Moulin s’occupait de garantir la sécurité de la population de son département, lorsque deux officiers allemands firent irruption dans son bureau.

Le commandant la la 1ère division de cavalerie venait de faire exécuter au moins cent cinquante Africains du 26e régiment de tirailleurs sénégalais qui avait défendu la région contre les troupes ennemies et dont les survivants avaient été faits prisonniers.

Les Allemands voulaient que Jean Moulin signe un document officiel indiquant que les Sénégalais avaient été exécutés parce qu’ils avaient massacré la population d’un village proche de Chartres.

En réalité, les villageois avaient été tués par un bombardement.

Jean Moulin refusa. Il fut arrêté et torturé. Mais, même sous la torture, il ne céda pas et il tenta de se suicider en se tranchant la gorge avec un morceau de verre. Il préférait mourir plutôt que de trahir la mémoire des soldats africains qui s’étaient battus avec tant de courage contre les tenants de la suprématie de la « race » blanche.

Les Allemands, voyant qu’ils ne tireraient rien d’un pareil homme, finirent par le relâcher. Jean Moulin survécut mais garda une importante cicatrice à la gorge. C’est la raison pour laquelle, après juin 1940, et jusqu’à sa mort en 1943 – des suites des tortures que lui infligea la Gestapo quand il fut devenu le chef du conseil national de la Résistance – il portait toujours un foulard ou une écharpe.

Extrait du journal de Jean Moulin relatant cet épisode.

« Pensez-vous vraiment leur dis-je en refusant de prendre le papier, qu’un Français, et, qui plus est, un haut fonctionnaire français, qui a la mission de représenter son pays devant l’ennemi, puisse accepter de signer une pareille infamie ? »
La réaction est immédiate. Le meneur de jeu nazi se précipite sur moi et, rouge de colère, me menace du poing : « Nous n’accepterons pas, me crie-t-il, que vous vous moquez de l’armée de la Grande Allemagne ! Vous allez signer, m’entendez-vous, vous allez signer ! » Il m’a pris maintenant par le revers de ma vareuse et me secoue furieusement. Je ne me défends pas.

« Ce n’est pas, croyez-moi, répliquai-je, en me brutalisant que vous obtiendrez davantage que je commette une indignité. »

Alors, avec une force peu commune chez un petit bonhomme de cette espèce, il me projette violemment contre la table. Je titube un peu pour rétablir mon équilibre, ce qui déchaîne les rires des trois nazis.

Celui qui était assis tout à l’heure s’est maintenant levé et essaie dans un mauvais français, mais sur un ton plus calme, de me convaincre de l’obligation dans laquelle je suis de signer le « protocole ».

Le nazi. – Nous avons toutes les preuves que ce sont vos soldats qui ont commis ces atrocités.

Moi.- Je veux bien que vous m’indiquiez ces preuves.

Le nazi, prenant la feuille qu’il m’a tendue tout à l’heure. Aux termes du protocole, des effectifs français et notamment des soldats noirs ont emprunté, dans leur retraite, une voie de chemin de fer près de laquelle ont été trouvés, à 12 kilomètres environ de Chartres, les corps mutilés et violés de plusieurs femmes et enfants.

Moi. – Quelles preuves avez-vous que les tirailleurs sénégalais sont passés exactement à l’endroit où vous avez découvert les cadavres ?

Le nazi. – On a retrouvé du matériel abandonné par eux.

Moi. – Je veux bien le croire. Mais en admettant que des troupes noires soient passées par là, comment arrivez-vous à prouver leur culpabilité ?

Le nazi. – Aucun doute à ce sujet. Les victimes ont été examinées par des spécialistes allemands. Les violences qu’elles ont subies offrent toutes les caractéristiques des crimes commis par des nègres.

Malgré l’objet tragique de cette discussion, je ne peux m’empêcher de sourire : « Les caractéristiques des crimes commis par des nègres. » C’est tout ce qu’ils ont trouvé comme preuves ! …[…]

Le petit officier blond, que j’appelle désormais mon bourreau n°1, fait un geste au soldat qui pointe sa baïonnette sur ma poitrine en criant en allemand : « Debout ! »

Dans un sursaut douloureux, je me redresse. J’ai terriblement mal. Je sens que mes jambes me portent difficilement. Instinctivement, je m’approche d’une chaise pour m’asseoir. Le soldat la retire brutalement et me lance sa crosse sur les pieds. Je ne peux m’empêcher de hurler :

« Quand ces procédés infâmes vont-ils cesser ? » dis-je après avoir repris quelque peu mes esprits.

– Pas avant, déclare mon bourreau n°1, que vous n’ayez signé le « protocole ». Et à nouveau, il me tend le papier. […] Ils me traînent maintenant jusqu’à une table où est placé le « protocole ».

Moi. – « Non, je ne signerai pas. Vous savez bien que je ne peux pas apposer ma signature au bas d’un texte qui déshonore l’armée française. »

Jean Moulin, Premier combat, Paris, Les éditions de Minuit, 1983

 

 

 

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5 Contributions

  1. Djondo dit :

    Le cas de Jean Moulin, est tout à fait extraordinaire et mérite d’être noté. Il fallait avoir fait des choix fondamentaux pour résister aux promesses et aux menaces des nazis et des élites collaboratrices Françaises.

    L’armée française à assassiné ses propres troupes d’origine africaine dès lorsqu’elles se sont montrées agressives contre leur traitement discriminatoire.
    Le sang des militaires français d’origine africaine valait moins que le sang des militaires originaires d’Europe. De nombreux militaires français d’origine africaine n’ont jamais été payés, ou payés moins, ou limités dans la possibilité de dépenser leur solde dans leur pays d’origine où il auraient pu vivre riches.

    La France nie sa xénophobie institutionnelle qui est pourtant la cause d’une part des souffrances vécues actuellement aux Antilles et en Afrique. Avec le MACTe, un musée de la mémoire richement doté en ateliers multimédia sur la mémoire de l’esclavage, la France à définitivement clos le débat institutionnel. Qui oserait remettre en question une dépense de 85 millions d’Euros ? Qui en aurait les moyens ?
    Est-ce que les décideurs de ce musée sont des Antillais ou des Africains pour décider de ce qui est permis de se rappeler ?
    Plus que jamais, la culture sera orale et les institutions seront au mieux négationnistes, au pire elle réécriront l’histoire pour faire vivre une sorte de légume historique, avec la participation de quelques historiens acquis à la langue de bois occidentale.
    C’est dommage pour les Occidentaux eux-mêmes, à l’heure où un changement de climat planétaire promet des bouleversement politiques d’envergure.

  2. Youjack dit :

    Un grand homme qui mérite sa place au Panthéon.

  3. Sylvia dit :

    Dire que j’ai traversé pendant des années la fameuse avenue Grand Jean Moulin à Montpellier en ignorant ça ! Son humanisme m’inspire et m’émeut.

  4. Hector Déglas dit :

    Rares, à cette époque, étaient les Français qui considéraient les Africains subsahariens comme leurs égaux. Jean Moulin, dans toute la tradition du corps préfectoral républicain, mais aussi par son humanisme patriotique, fut de ceux-là. C’était également un homme bon et courageux. Il y en eut d’autres, parmi les officiers français, qui osèrent apostropher les militaires nazis sur leur trahison en ce qui concerne les lois de la guerre. L’un d’entre eux sauva de justesse un groupe de tirailleurs sénégalais qu’ils allaient fusiller dont Léopold Sédar Senghor lui-même. Rappelons, toutefois, qu’aux abords de Lyon, le capitaine Bébel, de Guadeloupe, fut passé par les armes, ainsi que tous les rescapés de sa compagnie parce que ceux-ci, sous son commandement, avaient vaillamment résisté aux Allemands. Outre cela, Jean Moulin révéla son extraordinaire esprit de résistance sous la torture, en ne parlant pas, ce qui ne fut point le cas pour le dénommé Hardy qui trahit ses compagnons en les livrant à la Gestapo de Klaus Barbie à Caluire. Jean Moulin fut un préfet démis par Vichy, alors que quasiment tout l’appareil administratif français et la police collaborèrent dans une complète indignité. Bien sûr, il eut aussi les résistants de dernière-heure qui tentèrent d’atténuer leurs crimes en se faisant passer pour les « épurateurs » les plus durs à la Libération. On raconte l’échange qu’a eu De Gaulle avec Alain Peyrefitte après sa venue à Paris à la fin du mois d’août 1944, ce dernier lui demandant ses impressions à propos de la libération de la capitale. Et le général de répondre : « Mensonges, que des mensonges ! » Il faut dire que les milliers de Parisiens, qui étaient venus l’acclamer devant l’ Hôtel-de-Ville, avaient accueilli, en aussi grand nombre et sur la même place, le maréchal Pétain au mois d’Avril ! C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi De Gaulle créa l’ENA (Ecole nationale d’administration) durant la courte période du Gouvernement Provisoire, tant il avait été écoeuré par la trahison des élites administratives françaises recrutées par le système traditionnel.

    • Patrick dit :

      Je suis admiratif envers Jean Moulin, ancien préfet D’Eure-et-Loir, un homme d’honneur qui défendit les tirailleurs sénégalais. Ce corps à été créée en 1857 par Napoléon III; ils ont combattu pour la France contre la Prusse en 1870 et lors des deux guerres mondiales.

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