Solitude (1772-1802)

Solitude, née à la Guadeloupe vers 1772, aurait été exécutée le 29 novembre 1802.

Elle est essentiellement connue pour être citée par le magistrat Auguste Lacour dans son Histoire de la Guadeloupe (1858). Lacour (1805-1869), conseiller à la cour de Basse-Terre, est le fils d’un esclavagiste – un « blanc-pays »- Pierre-Michel Lacour (1769-1833) et le descendant d’une longue lignée de planteurs de Basse-Terre. Bien que regrettant le rétablissement de l’esclavage, il partageait les préjugés les plus racistes du Second Empire en cours dans la colonie. Pour les situer, il fait toujours précéder le nom des personnages qu’il évoque de l’épithète « nègre », « négresse », « mulâtre » ou « mulâtresse ».

Voici ce qu’il  dit de la femme Solitude (Histoire de la Guadeloupe, tome 3, p 311) :

« Les négresses et les mulâtresses surtout se montraient acharnées contre les femmes blanches. La mulâtresse Solitude, venue de la Pointe-à-Pitre à la Basse-Terre, était alors dans le camp de Palerme. Elle laissait éclater, dans toutes les occasions, sa haine et sa fureur. Elle avait des lapins. L’un d’eux s’étant échappé, elle s’arme d’une broche; court, le perce, le lève, et le présentant aux prisonnières :  » Tiens, dit-elle, en mêlant à ses paroles les épithètes les plus injurieuses, voilà comme je vais vous traiter quand il en sera temps ! » Et cette malheureuse allait devenir mère ! Solitude n’abandonna pas les rebelles et resta près d’eux., comme leur mauvais génie, pour les exciter aux plus grands forfaits. Arrêtée enfin au milieu d’une bande d’insurgés, elle fut condamnée à mort; mais on dut surseoir à l’exécution e la sentence. Elle fut suppliciée le 29 novembre [1802], après sa délivrance. »

À partir de cette citation, par réaction au portrait brossé par Lacour, Solitude est devenue une figure importante de la mémoire guadeloupéenne.

Bien que les documents historiques la concernant ne soient jamais cités, elle serait le fruit du viol de sa mère par les marins d’un bateau négrier.

Comme de nombreuses femmes de la Guadeloupe, Solitude, enceinte de trois mois, aurait participé vaillamment, aux côtés de Louis Delgrès , aux combats de mai 1802 pour résister au rétablissement de l’esclavage ordonné par Napoléon Bonaparte.

Lorsqu’elle fut prise et condamnée à mort, comme le rapporte Lacour, le fait qu’elle était enceinte aurait entraîné un sursis à son exécution. Elle n’aurait été pendue que le lendemain de son accouchement, le 29 novembre 1802, de sorte que son enfant puisse devenir la propriété d’un esclavagiste.

Solitude a été évoquée dans plusieurs romans, notamment dans celui d’André Schwarz-Bart, intitulé, selon la formulation plus que discutable de Lacour « La mulâtresse Solitude » (l’ouvrage a d’ailleurs été traduit en anglais sous le titre « A Woman Called Solitude » – une femme nommée Solitude- car le terme mulatto est reconnu comme injurieux en anglais).

Il est  regrettable qu’on accole, comme le faisait l’historien raciste Lacour une épithète aussi infamante que celle de mulâtresse au nom de Solitude.

Ce terme, répertorié dès la fin du XVIIe siècle, au moment du code noir, a en effet été répandu par les théoriciens esclavagistes, et notamment Moreau de Saint-Méry, pour exprimer à quel point les personnes résultant de l’alliance des Européens avec les Africains étaient contre-nature, donc méprisables et bestialisées.

Mulâtre vient en effet de mulet. Dans l’imaginaire colonial, le « mulâtre » était le « produit » de la « saillie » d’un cheval (l’Européen) avec une ânesse (l’esclave africaine), même si, en fait, il y a confusion avec le bardot, car le mulet est le produit de l’âne et de la jument.

Quoi qu’il en soit, les mulets, on le sait, sont stériles.

Le terme de mulâtre, qui n’était utilisé que par les négriers et les colons, était extrêmement injurieux et méprisant.

Celui de mulâtresse l’est davantage encore car une connotation sexuelle et sexiste y est attachée, avec une idée de prostitution (comme le suggère le tableau de Delacroix Aline la mulâtresse ou Aspasie la Mauresse 1824, musée Fabre, Montpellier).

Le lexicologue Alain Rey, père du dictionnaire Robert,  a d’ailleurs reconnu que l’épithète « mulâtresse » était particulièrement péjorative et dépréciatrice.

Une rue des Abymes et une rue de la ville d’Ivry, aient repris l’épithète « mulâtresse » dont Lacour avait affublé Solitude. Une salle du ministère des outre-mer a même été baptisée du nom de la mulâtresse Solitude.

Il est donc assez désolant qu’on tente d’accoler au nom d’une fière combattante comme Solitude – du fait de l’ignorance de ceux qui croient bien faire, mais de la perversité aussi de ceux qui savent – une épithète on ne peut plus raciste et esclavagiste.

Un voeu porté par Madame Catherine Vieu-Charier, adjointe d’Anne Hidalgo à la mémoire visait, le 12 juin 2019, à rendre hommage à Solitude sous cette épithète controversée de mulâtresse, conformément à l’initiative de l’historien colonial Auguste Lacour, au seul motif que « cela s’est déjà fait à la Guadeloupe et que personne ne s’en plaint. »

 

 

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5 Contributions

  1. Frantz Pierre Victor dit :

    C’est vraiment dommage que : »Mulâtre » soit encore utilisé en Haïti première nation noire indépendante ». Et cela ne dérange personne, même dans les milieux littéraire, artistique et autres. Personne ne s’en offusque. A réfléchir profondément là-dessus.

    • patty dit :

      Moi tous ces surnoms que l’on donne aux noirs clairs ou pas m’horripilent . Comme on me l’a appris dès que nous avons une goutte de sang noir on est noir, je confirme. Je trouve que mulâtre est le pire de tous

      • LaCec dit :

        Le sang est rouge.
        « noir », comme « blanc » est un concept, lié certes à la couleur de la peau (foncée ou claire) mais pas une couleur de peau en soi.

        On se dit « noir » ou « blanc » si on adhère à l’idée de race. Mais cela, c’est encore quelque chose que de très nombreuses personnes ne réalisent pas…

  2. BLANDY VICTOR dit :

    MOURIR POUR VIVRE DANS L’HISTOIRE : EST-CE LE DESTIN DES NOIRS, DES PEUPLES OPPRIMÉS ?
    JE NE VEUX PAS MOURIR DE LEURS MAINS SALES. NON.
    B.A.V.

    Félicitations pour ce travail.

  3. Et dire que certains sont fiers de se qualifier de mulâtres ! J’ai lu, il y a quelques années, l’héroïque et émouvante histoire de Solitude. Merci de ce rappel et félicitations pour votre excellent travail d’information.

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