Au nègre joyeux

Au nègre joyeux : tel est le nom d’une boutique disparue sise rue Mouffetard, au niveau de la place de la Contrescarpe, dans le 5e arrondissement de Paris. Il n’en subsiste – depuis bien longtemps – qu’un écriteau et une enseigne peinte.

Depuis 2011, l’enseigne est l’objet de demandes de retrait et la cible d’actions répétées de vandalisme.

L’argument avancé est que l’enseigne (de la fin du XIXe siècle) montrerait une situation rappelant l’esclavage où un homme noir serait dans une situation d’infériorité par rapport à une femme blanche dont il serait le serviteur.

L’ennui, c’est que l’enseigne – qui certainement n’a pas été bien regardée par ses détracteurs – donne à voir exactement le contraire.

L’image peinte montre en effet, dans un décor raffiné, un jeune homme noir, habillé de manière assez aristocratique, à la manière du XVIIIe siècle (souliers à boucles, culotte rayée, veste de velours).

Devant lui est dressée une petite table (de style Louis XVI) avec des biscuits, une bouteille et un verre rempli. Peut-être d’absinthe. La table est revêtue d’une nappe élégante. Le jeune homme est debout, mais la chaise placée derrière lui montre qu’il vient de se lever.

Au cas où l’on douterait qu’il est attablé, il a une serviette autour du cou. Et il est représenté à gauche pour bien montrer qu’il est chez lui.

Une jeune femme se présente par la droite: c’est de toute évidence une domestique. Elle se tient debout derrière la table, portant des gants blancs, un tablier et une coiffe de servante. Et elle apporte à l’homme attablé un plateau d’argent avec une chocolatière.

L’homme se lève et brandit en souriant un flacon et de la main droite semble inviter la soubrette à s’asseoir avec lui peut-être ou du moins à prendre une tasse de chocolat.

S’il n’y a qu’un verre, il y a deux tasses à chocolat sur la table et l’autre chaise est vide.

La domestique sourit au jeune homme d’un air de connivence. Peut-être acceptera-t-elle de s’asseoir et de prendre le chocolat avec lui. Peut-être refusera-t-elle poliment.

À partir de là, on peut discuter des intentions de l’auteur de l’enseigne, qui est de facture assez naïve. Le jeune homme noir est-il lui même au service de quelqu’un ? Rien ne l’indique. Et quand bien même, le fait qu’il soit servi montre une position de supériorité sociale par rapport à la jeune fille. Il est bien le maître dans cette scène. Et elle le sert.

L’invitation à s’asseoir est-elle une façon de dénoncer la lubricité d’un « nègre » qui se verrait bien « trousseur de domestique », selon l’expression de Jean-François Kahn ? Le sourire de la jeune fille dit assez que l’invitation ne lui paraît pas déplaisante ou inappropriée. Il n’y a d’ailleurs rien de lubrique dans cette image.

Dans ces conditions, a moins d’une extrême mauvaise foi, cette enseigne montre non seulement une situation de connivence entre un jeune homme noir et une jeune fille blanche, mais encore elle renverse le cliché raciste selon lequel l’homme noir servirait la femme blanche.

Reste l’intitulé de l’enseigne: Au nègre joyeux. Le mot « nègre » peut choquer, surtout lorsqu’il est associé à une image dévalorisante. Mais tel n’est pas le cas. La réouverture en 2016 d’un établissement sous l’appellation Bal nègre était choquante. Mais il ne s’agit pas en l’occurrence de rouvrir sous ce nom une boutique disparue.

Bref, à la différence de l’enseigne Au planteur (10 rue des Petits-carreaux) qui évoque explicitement le colonialisme ou l’esclavage et dont le héros est cette fois le maître blanc (l’esclave ou l’indigène n’étant pour le coup pas joyeux du tout) c’est bien le jeune homme noir qui est au centre de l’enseigne de la boutique de la rue Mouffetard, sans être particulièrement dévalorisé ou humilié pour autant.

Au planteur

L’enseigne Au planteur, rue des Petits-Carreaux

 

 

On s’étonnera donc que le conseil de Paris ait voté fin septembre 2017 – à la demande des élus communistes – le retrait de l’enseigne Au nègre joyeux au motif qu’elle serait choquante. Une fois retirée de la vue du public, elle serait remisée dans les réserves du musée Carnavalet et pas près d’être montrée.

Admettons que l’image soit choquante parce que raciste: serait-ce une raison pour l’enlever ? Lorsqu’une image choquante est ancienne, elle témoigne d’un passé que d’aucuns auraient intérêt à nier. Dans ce cas, le mieux est sans doute de laisser le vestige de l’indignité en l’assortissant d’une signalisation édifiante.

Qu’est-ce qui choque donc dans l’image de la rue Mouffetard ? Le fait qu’un « nègre » soit joyeux pour une fois plutôt que d’essuyer des coups de fouets ? Le fait qu’un « nègre » soit le maître et non point le serviteur ? Le fait qu’une femme blanche le serve au lieu de se servir de lui ? Le fait qu’elle lui sourie plutôt que le regarder avec mépris ?

Fin 2014, le même conseil de Paris – soutenu par la ministre socialiste de l’époque, Fleur Pellerin – organisait au 104 l’exposition Exhibit B, dénoncée comme dégradante par de nombreuses associations. Au nom de la « liberté d’expression », on faisait appel à la police « blanche » qui réprimait vigoureusement les protestataires « noirs », sans craindre le moins du monde que les images puissent choquer, cette fois.

L’exposition Exhibit B montrait au public et aux enfants des écoles des hommes et des femmes noirs, joués par des comédiens noirs, dans des situations d’humiliation extrême.

Alors que le conseil de Paris a déjà voté fin 2014 en faveur de l’ouverture d’un centre Dumas valorisant l’histoire des noirs de France (à l’instar du musée des Afro-Américains de Washington), dans lequel l’esclavage serait présenté comme une séquence et non pas comme une situation indépassable, le groupe communiste, suivi par le même conseil de Paris, préconise à présent l’ouverture d’un « musée de l’esclavage » où l’homme noir serait réduit à la séquence des fers: la pérennisation de l’exposition Exhibit B ? En même temps, on veut décrocher l’enseigne de la rue Mouffetard pour la faire disparaître car, si elle était exposée au musée Carnavalet, il est peu probable que les personnes de bon sens et de bonne foi ne s’aperçoivent pas qu’elle n’avait rien de choquant et qu’on aurait dû la laisser en place. Ce qui signifie que l’enseigne déposée à tort finirait à coup sûr dans les réserves du musée.

Allons plus loin:

Serait-il inacceptable qu’un homme ou une femme à la peau sombre soit représenté en position de dominer plutôt qu’en train de recevoir des coups de pieds aux fesses ?

On est en droit de se poser la question lorsqu’on entend une élue déclarer d’une manière qui ferait scandale si elle n’était communiste:

« [Cette enseigne] banalise cette image d’un noir inférieur et d’un blanc qui se fait servir »

voir la vidéo à 1’05 »:

L’ « infériorité » de l’homme noir irait-elle donc de soi ? Suffirait-il de voir une image d’une homme noir et d’une femme blanche pour en conclure hâtivement qu’il serait inférieur et en situation de domesticité ? La rapidité à projeter la supposée « infériorité » de l’homme noir – même là où elle n’est pas mise en scène – n’est-elle pas le propre des cerveaux dérangés ?

Et suffirait-il d’être communiste pour être au-dessus de tout soupçon de préjugé raciste ? Tel n’était pas l’avis de l’Afro-descendant communiste Joseph Gothon-Lunion qui écrivit en 1925 au Komintern pour dénoncer le racisme de ses camarades du parti communiste français.

Dans la même vidéo, un homme (blanc et d’une cinquantaine d’années, bien sûr) parle au nom de sa « femme africaine » et nous dit ce qu’elle pense (ou ce qu’il pense, lui ?) de l’enseigne: « C’est insultant pour les noirs, soupire-t-il d’un air affligé. »

L’enseigne du nègre joyeux démontre pourtant qu’au XIXe siècle, on pouvait représenter un jeune homme noir servi par une jeune fille blanche.

Nous savons qu’au XIXe, un maire de Paris fut noir. Au vu de la représentation des Afro-descendants au conseil de Paris – y compris dans le groupe communiste – et en considérant que le conseil de Paris semble particulièrement sourd quand on lui demande de débaptiser la rue rendant hommage à l’anthropologue raciste Abel-Hovelacque, Il faudrait être bien optimiste pour imaginer que cela soit possible au XXIe.

 

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