Dates de commémoration de l’esclavage : un imbroglio entretenu à dessein

À partir de 1795 la commémoration de l’abolition de l’esclavage, dans les ex-colonies esclavagistes françaises, a été fêtée le 4 février (date anniversaire de l’abolition du 4 février 1794). Cet usage, effectif en Guadeloupe et à Saint-Domingue (Haïti)a été interdit par Napoléon à partir de 1802. Les Haïtiens ne fêtent plus que leur indépendance, le 1er janvier de chaque année.

Pour les autres ex-colonies esclavagistes de la France, c’est bien plus sournois et compliqué.

Le 23 novembre 1983,  un décret (n° 83-1003) a fixé tout à fait arbitrairement 6 dates de commémoration différentes pour chacune des anciennes colonies esclavagistes : Mayotte 27 avril, Martinique : 22 mai, Guadeloupe : 27 mai, Saint-Martin 27 mai, Guyane : 10 juin, Saint-Barthélemy 9 octobre, Réunion 20 décembre.

Ce décret se fondait sur une loi du 30 juin 1983 (n° 83-550) qu’avait fait voter le gouvernement Mauroy et qui fut promulguée par François Mitterrand. Cette loi portait que « La commémoration de l’abolition de l’esclavage par la République française et celle de la fin de tous les contrats d’engagement souscrits à la suite de cette abolition font l’objet d’une journée fériée dans les départements de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique et de la Réunion, ainsi que dans la collectivité territoriale de Mayotte. »

La loi du 10 mai 2001 (loi Taubira) a ajouté : « En France métropolitaine, la date de la commémoration annuelle de l’abolition de l’esclavage est fixée par le Gouvernement après la consultation la plus large. »

Par suite, Jacques Chirac, en janvier 2006, a fixé la date de commémoration « pour la France métropolitaine » au 10 mai.

On a donc désormais, en France, 7 dates officielles de commémoration de l’abolition des l’esclavage, mais aucune date vraiment nationale, car on différencie bien la « France métropolitaine » de départements pas comme les autres, nommément cités dans le décret de 1983, et dans lesquels la journée est fériée.

Pour être nationale, une journée commémorant l’abolition de l’esclavage devrait être fêtée sur tout le territoire français, et être chômée. C’est une évidence.

Nul doute que cette complexité est voulue et entretenue. Elle permet de dissocier la commémoration « métropolitaine » – et mineure puisque non chômée – des autres commémorations, chômées, mais locales.

C’est une manière implicite de dire que l’importance de l’abolition de l’esclavage serait donc différente selon qu’on se trouve en « métropole » ou pas, et dans tel ou tel département d’outre mer. Partant, il est clair que les gouvernements français – depuis 1983 – (de gauche comme de droite) ont souhaité relativiser les commémorations de l’abolition de l’esclavage

Les dates retenues pour les anciennes colonies sont celles où le décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848 a été effectivement appliqué. Il y a quelque chose de paradoxal (pour ne pas dire plus) de voir la « métropole » imposer des dates de commémorations à des départements qui sont d’anciennes colonies esclavagistes, quand on sait que ces dates correspondent à une abolition qui a entraîné une indemnité pour les anciens esclavagistes mais rien pour les anciens esclaves.

On en conclura en tout cas qu’aux termes des textes français officiels, la commémoration de l’abolition de l’esclavage n’est pas une réjouissance à laquelle devraient s’associer tous les Français, selon le principe de fraternité.

Pour ajouter à cette confusion, le 27 avril et le 23 mai sont également commémorés.

On arrive à 9 dates de commémoration ! 9 dates, pour faire oublier la date essentielle.

L’esclavage a été aboli par la République française le 4 février 1794.

C’est parce Napoléon l’a rétabli en 1802 (ce qui est rétroactivement et légalement un crime contre l’humanité aux termes de la loi Taubira) que la République a dû procéder à une seconde abolition en 1848 (un cas unique au monde). Cette abolition a entraîné une indemnité pour les ex-esclavagistes (une autre particularité française) mais rien pour les esclaves.

Les choses étaient beaucoup plus simples à l’origine.

Le 4 février 1798, un Afro-descendant, Pierre Thomany, député de Saint-Domingue, a fait adopter par la représentation nationale une motion permettant à la commission des institutions républicaines de déclarer le 4 février journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage dans les colonies (l’abolition avait été votée par la représentation républicaine le 4 février 1794 sans aucune indemnité ultérieure pour les esclavagistes).

Le texte de cette motion, qui prouve que la commémoration de l’abolition de l’esclavage était fêtée le 4 février – au moins depuis 1795 – dans toutes les colonies, a été imprimé de manière tout à fait officielle par l’imprimerie nationale.

Le voici dans son intégralité :

« Corps législatif. Conseil des Cinq-cents. Motion d’ordre faite par P. Thomany sur l’anniversaire de la liberté des noirs dans les colonies françaises. Séance du 16 pluviôse an 7, 1798, Impr. nationale.

Représentants du peuple,

Ce jour est un jour de fête pour tous les amis de l’humanité. L’événement qu’il rappelle me retrace de si délicieux souvenirs, il fut si heureux pour tous les Africains et leurs descendants, que je n’ai pu résister au désir d’épancher mon coeur reconnaissant, et de me rendre l’interprète d’une race trop longtemps infortunée qui, frustrée, plusieurs siècles, des droits de la nature, gémissait sous la plus affreuse oppression, en sentait l’injustice, et osait pourtant à peine espérer la liberté.

Le 16 pluviôse [4 février 1794] la Convention nationale, qui s’était acquis tant de titres à la haine des rois, parce qu’elle avait tout fait pour la liberté des peuples, satisfit aux voeux des philosophes. L’orgueil, l’insatiable cupidité résistent en vain; cette étonnante assemblée qui avait vu sans effroi tous les potentats de l’Europe conjurés, et qui n’en avait pas moins suivi sa généreuse carrière, aurait-elle sacrifié les principes aux calculs, aux vues mercantiles de quelques planteurs inhumains ?

Quand les intérêts de la métropole eussent pu être lésés par cet acte de justice, la Convention ne l’eût pas moins prononcé; la volonté du peuple généreux qu’elle représentait ne l’eût pas moins sanctionné. mais ici, citoyens représentants, l’humanité ne fut pas contrariée par la politique; sans cette loi bienfaisante qui, en donnant à la patrie de nouveaux enfants, lui donna de nouveaux défenseurs, l’avide Anglais régnerait exclusivement sur les Antilles, et le drapeau tricolore ne flotterait plus sur le nouveau monde.

Vous entretiendrai-je de l’heureuse révolution que la liberté a opérée dans les colonies ? vous y verriez succéder l’aisance à la misère, la joie aux larmes, les douces affections qui honorent l’homme libre, aux craintes pusillanimes, à l’engourdissement, à l’espèce de stupidité qui caractérisent les esclaves. Vous y verriez les mariages e multiplier, la population s’accroître, vous n’auriez plus à gémir, comme autrefois, en voyant la moitié des enfants périr par défaut de soins, à une époque peu éloignée de leur naissance.

Je l’avouerai avec douleur, il est des hommes dans la caste affranchie qui se sont montrés peu dignes de leur nouvelle état; il en est qui, revêtus du commandement, ont méconnu l’autorité nationale, qui l’ont outragée sans ménagement. Mais vous saurez distinguer quelques perfides qui n’excitent parmi nous que le sentiment du mépris et de l’horreur, qui sont d’ailleurs en très petit nombre; vous saurez, dis-je, les distinguer de cette grande famille régénérée qui aime et qui chérit la mère-patrie.

Les habitants des îles ne peuvent faire partie que du peuple où leurs représentants siégeront dans le Conseil de la Nation, où ils seront traités avec cette égalité que la France leur a fait connaître.

Je l’atteste ici, citoyens collègues, avec la plus intime conviction : le Français n’a pas d’ami plus ardent, la République n’a pas de citoyen plus zélé que celui devenu libre; les liens les plus puissants sont fondés sur l’affection. D’autres que moi pourraient vous tracer des tableaux éloquents : il en est un bien magnifique, que mes faibles moyens ne me permettent pas de vous peindre, mais qui s’offrira fortement à votre pensée, qui, malgré la distance des lieux, excitera dans vos coeurs les plus vives émotions, qui fera couler de douces larmes de vos yeux. C’est le spectacle de deux millions d’hommes que la plus belle des fêtes invite aujourd’hui à la plus vive allégresse; qui, tantôt les yeux fixés vers le ciel, tantôt vers le rivage où arrivent les vaisseaux de la nation libératrice, confondent, dans leurs transports, et les remerciements qu’ils adressent à la divinité, et les sentiments de reconnaissance qu’ils expriment à leurs généreux bienfaiteurs.

Dans ces circonstances, je propose au Conseil de renvoyer à la commission des institutions républicaines la question de savoir : Si le 16 pluviôse [14 février] anniversaire de la liberté des noirs, ne doit pas être célébré comme fête nationale dans les colonies. »

Cette motion montre surtout que la date du 4 février était déjà fêtée dans les colonies – notamment à Saint-Domingue ( république d’Haïti) et à la Guadeloupe – comme journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage.

Thomany ne demandait que de reconnaître une fête qu’on célébrait déjà.

Ainsi, Toussaint-Louverture choisirait-il le 4 février 1801 pour envahir la partie espagnole de Saint-Domingue et y proclamer la liberté générale.

Et Leclerc (maladresse ou provocation ?) choisirait-il le 4 février 1802 pour se présenter devant Port-au-Prince avec une expédition navale dont personne ne pouvait douter qu’elle était destinée à rétablir l’esclavage.

Bien entendu, après le rétablissement de l’esclavage par Napoléon le 20 mai 1802, la commémoration du 4 février fut interdite dans les colonies

Depuis l’abolition, on l’a vu, 9 dates différentes commémorent l’abolition (de 1848 suivie d’indemnité pour les esclavagistes) dans les territoires d’outre mer (anciennes colonies).

La date de commémoration « métropolitaine » retenue par la président français Chirac en janvier 2006 a été celle du 10 mai.

Se souvenir que la date du 4 février était la date de commémoration avant le rétablissement de l’esclavage par Napoléon, aurait eu deux inconvénients :

C’était reconnaître que Napoléon a rétabli l’esclavage  : un crime imprescriptible depuis le 10 mai 2001 (Loi dite Taubira) mais un crime officiellement nié puisque Napoléon reste officiellement glorifié par la la République française (musées subventionnés par le ministère de la Culture, tombeau de Napoléon dans l’enceinte militaire des Invalides, etc).

C’était valoriser la première abolition de l’esclavage, intervenue sans aucune indemnité allouée aux colons esclavagistes. Cette valorisation aurait implicitement remis en cause l’indemnité de 123 millions (4,4 milliards d’euros) allouée aux colons peu après la seconde abolition du 27 avril 1848 et la question du remboursement du versement d’une indemnité aux descendants d’esclaves aurait pu, dès lors, être posée.

Quelle serait la solution, sachant que la date du 10 mai suscite une adhésion indéniable depuis 2006 ? Sans doute maintenir les commémorations actuelles, tout en faisant de la date du 10 mai une journée non plus « métropolitaine » mais nationale. Donc une journée chômée.

 

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3 Contributions

  1. Joesac dit :

    En 1802 des citoyens français on été pris en otages, privés de leur liberté et mis en esclavage !

  2. Joss Rovélas dit :

    Très instructif !

    Ce serait pas mal de tester les représentants actuels de la Blanchitude française avec cette date du 4 février.

    J’ai l’impression que pour certains il s’agira de révélation et pour d’autres de confirmation.

    Et en plus cela tombe très bien avec les 210 ans de l’indépendance d’Haïti et l’avènement de la première république noire dans les pays de la Caraïbe, lieux de déportation des africains et du Méga-Crime Contre l’Humanité…

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