Louis XVI voulait abolir l’esclavage en 1774

Louis XVI voulait abolir l’esclavage en 1774

Lorsqu’il devint roi, le 10 mai 1774, Louis XVI, qui n’avait pas encore 20 ans, aurait envisagé d’abolir l’esclavage dans les colonies françaises, dont le principe le choquait.

Il en aurait parlé dès l’été 1774 à son ministre de la Marine (et des colonies), l’antiesclavagiste Turgot (qui n’avait pas été nommé à ce poste par hasard).

Ce projet se serait ébruité, et une délégation représentant les armateurs négriers des ports français serait montée à Versailles pour s’opposer à ce projet, ce qui aurait eu pour effet de faire céder le jeune roi.

Le sujet est évoqué de manière incidente dans le Journal (*) de l’abbé de Véri qui retranscrit une conversation que l’auteur aurait eue à l’époque (octobre-décembre 1775) avec Turgot.

L’abbé Joseph-Alphonse de  Véri (1724-1799) proche de Maurepas (Jean-Frédéric Phélypeaux de Maurepas, 1701-1781) ministre d’État et mentor du jeune roi, exerça lui-même une influence considérable sur Louis XVI au moment de son avènement. L’abbé de Véri serait intervenu pour faire nommer Turgot au poste de ministre de la Marine (chargé des colonies et donc de la question de l’esclavage).

Turgot était un anti-esclavagiste notoire. Voici le réquisitoire implacable qu’il rendait public 9 ans avant de devenir ministre (in Éphéméride du Citoyen, Paris, 4 novembre 1765, texte republié dans Œuvres de Turgot, tome 5, Paris 1808 pp 21-23)

« Ce brigandage et ce commerce règnent encore dans toute leur horreur sur les côtes de la Guinée où les Européens le fomentent pour aller acheter des noirs pour la culture des colonies d’Amérique. Les esclaves n’ont aucune justice à réclamer utilement vis-à-vis des gens qui n’ont pu les réduire en esclavage sans violer toutes les lois de l’ordre et de la morale, et tous les droits de l’humanité »

L’abbé de Véri rapporte une conversation avec Turgot où le sujet de l’esclavage apparaît à propos de la suppression de la ferme générale (le système de collecte de l’impôt en vigueur sous l’ancien régime). Véri note que le principe d’équité imposerait que la suppression de la ferme générale, souhaitée par le Roi et son ministre Turgot, soit compensée par une indemnisation des fermiers généraux, ce que les finances publiques d’alors ne permet pas avant une date très éloignée. Il ajoute ensuite, citant Turgot, que le fait de ne pas rembourser immédiatement les fermiers généraux serait une injustice, mais que cette injustice est inférieure à celle que subit le peuple du fait de l’existence du système de la ferme générale.

« Dois-je être arrêté, dit le ministre, par l’injustice qu’il y a de ne pas rembourser leurs fonds sur le champ parce que je ne les ai pas ? Et l’injustice qu’il y a de leur faire attendre leur remboursement est-elle comparable au mal qu’éprouve le peuple et que peut-être il éprouvera toujours si mes plans n’ont pas bientôt leur exécution ? […] Quel est celui de ces deux cris qui blesse le plus l’équité ? Voilà la position où je dois me placer. »

L’abbé de Véri cite encore Turgot lorsque ce dernier fait un parallèle avec l’abolition de l’esclavage, dont on ne peut douter – malgré le terme de « supposition », prudemment utilisé par le ministre – qu’elle faisait alors partie des discussions qu’il pouvait avoir avec le jeune roi:

« Faisons une supposition, m’a-t-il dit [Véri rapporte les propos de Turgot], sur un sujet absolument étranger [au sujet de la ferme générale qui est l’objet de leur conversation]. Le Roi juge utile et juste de supprimer l’esclavage des nègres dans les colonies en remboursant leur valeur aux propriétaires. Il ne peut faire ce remboursement que dans dix ans pour produire un bien si considérable que la justice réclame dès aujourd’hui et qui n’aura peut-être jamais lieu si on le laisse à l’incertitude des événements ? … » (**)

Le sens du texte, assez alambiqué il est vrai, semble être le suivant:

En supposant que le Roi veuille abolir l’esclavage, parce que ce serait à la fois utile et juste, faudrait-il différer l’abolition de l’esclavage de 10 ans au motif de l’impossibilité de rembourser les esclavagistes immédiatement ?

Si ce texte n’est pas une preuve indiscutable de l’état d’esprit du roi Louis XVI au début de son règne, il montre suffisamment que le jeune roi, comme Turgot, considéraient très probablement l’abolition de l’esclavage non seulement comme quelque chose d’utile, mais aussi comme quelque chose de juste, au point d’ouvrir le dossier et d’étudier de quelle manière l’abolition pourrait concrètement être réalisée.

La « supposition » de Turgot ne peut-être le fruit du hasard. Elle correspond au contraire, de toute évidence, à l’évocation d’un des sujets importants du moment.

Certes, Louis XVI et Turgot envisageaient un remboursement des propriétaires et non pas des esclaves. La Convention abolira une première fois l’esclavage en 1794 – les esclaves s’étant pour la plupart déjà libérés – sans accorder aucune indemnité à personne. Mais, après le rétablissement de l’esclavage par la République consulaire en 1802, les abolitionnistes de 1848 ne feront que reprendre les idées défendues 84 ans plus tôt par Louis XVI et son ministre en faisant voter une indemnité aux esclavagistes l’année suivante (loi d’indemnisation du 30 avril 1849).

Le fait que Louis XVI ait fait abolir le recours à la torture dans la procédure pénale et le servage sur les terres de la couronne en dit assez long sur la position humaniste (***) qui pouvait être la sienne au début de son règne à propos de la situation dans les colonies françaises.

(*) Le journal de l’abbé de Véri, publié en 1928, est un document de premier ordre pour l’étude du règne de Louis XVI

(**) Journal de l’abbé de Véri, introduction et notes de Jehan de Witte,  éd.Tallandier, 1928, p 379

(***) Il a par ailleurs été affirmé que le jeune Louis XVI était franc-maçon et qu’une loge spéciale, Les Trois Frères Unis, avait été constituée à Versailles, « à l’Orient de la cour » le 1er août 1775 pour lui-même et ses deux frères. Voir à ce sujet Louis Amiable Une Loge maçonnique d’avant 1789, la respectable Loge Les Neuf sœurs, Paris Alcan 1897, p 96.

 

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2 Contributions

  1. Chapelle dit :

    JE COMPRENDS C’EST UN BON ROI VIVE L’AFRIQUE

  2. Malet dit :

    Et à peine plus de 15 ans après à la guillotine !
    Toute une partie des grands fermiers d’Haiti quitte l’île pour la Louisiane future américaine avec en leur sein toute la haine pour la nation dont quelques trop rares membres avaient oser évoquer l’abandon de l’esclavage ! Pourtant l’histoire de cette même nation commence bien par l’invasion romaine et son cortège d’esclave et de toute sorte de sévices qui n’ont rien à envier à nos barbaries moderne. Il parait que la meilleure leçon de l’histoire c’est qu’elle n’apporte jamais de leçon.

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