Tony Bloncourt (1921-1942)

Tony Bloncourt, né en 1921 à Jacmel, est issu d’une famille d’enseignants et d’intellectuels guadeloupéens, originaires de Marie-Galante, et installés en Haïti.

Tony Bloncourt est le petit-neveu du député communard Melvil-Bloncourt.

Il était étudiant à Paris lorsqu’il fut l’un des premiers à prendre les armes contre l’occupant nazi.

Par humanisme, il épargna un officier allemand qu’il devait abattre au métro Bastille.

Arrêté au quartier latin en janvier 1942, il est exécuté quelques semaines plus tard au Mont-Valérien après un simulacre de procès mis en scène au Palais-Bourbon.

 

Paris- Prison de la Santé-9 mars 1942

 

Maman, papa chéris,

Vous saurez la terrible nouvelle déjà, quand vous recevrez ma lettre. Je meurs avec courage. Je ne tremble pas devant la mort. Ce que j’ai fait, je ne le regrette pas si cela a pu servir mon pays et la liberté !

Je regrette profondément de quitter la vie car je me sentais capable d’être utile. Toute ma volonté a été tendue pour assurer un monde meilleur. J’ai compris combien la structure sociale actuelle est monstrueusement injuste. J’ai compris que la liberté de vivre, ce que l’on pense, n’est qu’un mot et j’ai voulu que ça change. C’est pourquoi je meurs pour la cause du socialisme.

J’ai la certitude que le monde de demain sera meilleur, plus juste, que les humbles et les petits auront le droit de vivre plus dignement, plus humainement. Je garde la certitude que le monde capitaliste sera écrasé. Que l’ignoble exploitation cessera. Pour cette cause sacrée, il m’est moins dur de donner ma vie.

Je suis sûr que vous me comprendrez, Papa et Maman chéris, que vous ne me blâmez pas. Soyez forts et courageux. Vous me sentirez revivre dans l’œuvre dont j’ai été l’un des pionniers.

Mon cœur est plein de tendresse pour vous, il déborde d’amour. Je vois toutes les phases de cette enfance si douce que j’ai passé entre vous deux, entre vous trois car je n’oublie pas ma Dédé chérie. Tout mon passé me revient en une foule d’images. Je revois la vieille maison de Jacmel, le petit lycée, les leçons de latin et M. Gousse. Ma pension au petit séminaire et le retour des vacances, mon vieux Coucoute que j’aurais voulu guider à travers la vie et mon petit Gérald.

Je pense à vous de toute ma puissance, jusqu’au bout, je vous regarderai. Je pleure ma jeunesse, je ne pleure pas mes actes. Je regrette aussi mes chères études, j’aurais voulu consacrer ma vie à la science.

Que Coucoute continue à bien travailler, qu’il se dise que la plus belle chose qu’un homme puisse faire dans sa vie, c’est d’être utile à quelque chose. Que sa vie ne soit pas égoïste, qu’il la donne à ses semblables quelle que soit leur race, quelles que soient leurs opinions. S’il a la vocation des sciences qu’il continue l’œuvre que j’avais commencé d’entreprendre ; qu’il s’intéresse à la physique et aux immortelles théories d’Einstein, dont il comprendra plus tard l’immense portée philosophique. Que mon petit Gérald, lui aussi, travaille bien et arrive à quelque chose. Qu’il soit toujours un honnête homme.

Maman chérie, je t’aime comme jamais je ne t’ai aimée. Je sens maintenant tout le prix de l’œuvre que tu as entreprise en Haïti, continue d’éduquer ces pauvres petits Haïtiens. Donner de l’instruction à ses semblables est la plus noble tâche ! Papa chéri, toi qui es un homme et un homme fort, console Maman, sois toujours très bon pour elle en souvenir de moi. Maman Dédé chérie, tu as la même place dans mon cœur que Maman. Tous, vivez en paix et pensez bien à moi. Je vous embrasse tous bien fort comme je vous aime. Tout ce que j’ai comme puissance d’amour en moi passe en vous. Papa, sois fort. Maman je te supplie d’être courageuse. Maman Dédé, toi aussi. Mon vieux Coucoute et mon vieux Gérald, je vous embrasse bien, bien fort. Il faut aussi embrasser maman Tata bien fort. Pensez à moi. Adieu !

Votre petit Toto.

 

En savoir plus : Claude Ribbe Une Autre Histoire (le cherche midi 2016)

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9 Contributions

  1. Jack Havraneck dit :

    Quelle émotion . Cet homme va être fusillé mais ne regrette pas ses actes de résistance, seul le fait de quitter sa jeunesse, ses études, sa famille est un poids qui l’oppresse. Cette lettre me rappelle celle de Manouchian.
    Quel courage fallait-il, à ces jeunes pour participer à ces actions de résistance, alors qu’ils savaient que les Allemands et/ou la police française ne leur feraient aucun cadeau s’ils étaient pris.

  2. EVELYNE dit :

    Quand je pense à tout nos ancêtres qui sont morts pour sauver la France des nazis je me demande si les Zemmour et autres Finkielkraut auraient eu ce courage. Il faut faire connaîtres cette lettre si émouvante à tout ces « bons Français » !

  3. Terrie dit :

    Extrêmement émue en lisant cette lettre.
    C est pourquoi, ne jamais baisser les bras ni se décourager, ne jamais accepter la fatalité en souvenir d eux. Jamais. Fort de ces convictions, rester fier, droit et continuer à avancer.

  4. Ça me fait un effet bouleversant. Non seulement le message de cette poignante lettre mais aussi le fait que j’ai un frère qui s’appelle Tony Bloncourt. Ça m’émeut encore plus.

  5. Icare dit :

    Cette lettre est un monumental cri d’espoir pour ceux qui doutent du genre humain. C’est un humaniste avéré, un héros. Cette fierté de n’avoir pas œuvré en vain, puisse-t-elle être comprise un jour ! Ce témoignage est si contemporain ! Et cette lancinante déchirure, comme si on arrachait un enfant à sa mère. Repose en paix, Tony Bloncourt !

  6. Fabrizio Hammann dit :

    J’ai été ébloui de lire sa lettre et le récit de sa vie.

    Je suis triste de me rendre compte qu’il mourut pour une cause qui paraît aujourd’hui peu réaliste. Pour une cause perdue : car le socialiste est banni.

    Moi, je suis pour le libéralisme. Cependant je crie comme lui contre l’injustice dont les faibles sont victimes et je me demande si l’on peut espérer un monde meilleur.

  7. yves dit :

    Je n ai pas de mots mais beaucoup de déception et de tristesse.

  8. amadou kassoum ba dit :

    J’apprécie beaucoup son engagement.

  9. anonyme dit :

    J’ai pleuré quand j’ai lu sa lettre.

    C’est grâce à des hommes comme lui que nous pouvons jouir de la liberté dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

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